Furie anti-masturbation des XVIIIème et XIXème siècles (2/3)
Milieu XVIIIème siècle, la masturbation se commue en cause d'un nombre hallucinant de maladies, mais le paroxysme des délires médicaux est loin d'être atteint.

La masturbation mère de tous les maux.
Vers 1760 un médecin suisse, Samuel Auguste Tissot, fait paraître un traité sur les fièvres bilieuses dans lequel est incorporée une annexe consacrée aux pratiques masturbatoires : « L’onanisme. Dissertation sur les maladies produites par la masturbation ». Tout comme l'auteur d'Onania, il y dresse un effroyable tableau de ses conséquences. Alors qu’il affirme être animé par le seul devoir scientifique, la morale chrétienne sourde tout au long de son ouvrage. La masturbation y est désignée comme l’abominable crime d’Onan, une infâme débauche, une souillure, une détestable expression de la luxure, autant de qualificatifs qui donnent au traité la couleur d'une version vaguement laïcisée de l’ancienne dénonciation ecclésiastique. D'ailleurs, si la notion de péché est remplacée par celle de pathologie, de maladie pernicieuse plus destructrice que la petite vérole, perdure l'idée qu'on ne saurait gaspiller pour un fugace plaisir solitaire la plus parfaite et la plus importante des liqueurs animales, la plus travaillée... la plus divine ?

Pour expliquer les dangers de la masturbation Tissot expose plusieurs raisons. La masturbation, dictée par l’imagination, l’habitude, et non par la nature, est une monomanie qui épuise l'individu par la répétition des érections. C'est une volupté purement corporelle que l'homme partage avec l'animal , qui ne peut être assimilée à la joie qui tient à l'âme lors du coït, et dont les conséquences toxiques sont multiples :
- affaiblissement et amaigrissement progressif ;
- incontinence salivaire, mauvaise haleine, difficulté à déglutir, vomissements, incontinence fécale, diarrhée et douleurs abdominales ;
- altération du teint de la peau qui devient pâle, cadavérique, jaune ou rouge. Démangeaisons, irruption de boutons sur le visage, les organes génitaux, la poitrine et les reins ;
- gêne respiratoire, voix enrouée, toux sèche et expectorations.
- irritation et inflammation des parties génitales, impuissance, dilatation des veines au niveau du cordon spermatique, accumulation de liquide dans les bourses, présence de sang dans le sperme ;
- démangeaisons et douleurs oculaires, paupières pesantes, affaiblissement de la vue, possibles hallucinations auditives ;
- saignements de nez, œdème des pieds, modification du pouls ;
- mains moites et tremblantes ;
- mélancolie, catalepsie, épilepsie, imbécillité, perte de sens, étourdissements, désespoir, culpabilité, remords, inquiétude générale et continuelle, angoisse, altérations de l’imagination et de la mémoire ;
- suicide.

Auguste Samuel Tissot.
Tissot alarme, mais Tissot sait guérir les malades, tout du moins ceux qui veulent s’astreindre à une stricte observance de ses prescriptions curatrices :
- respirer l’air du matin quand le climat est doux et tempéré, l’air de la campagne étant préférable à celui de la ville ;
- manger en petites quantités en prenant soin de mastiquer. Les viandes d’animaux jeunes sont recommandées, tout comme le poisson, les œufs crus ou à la coque, et le lait. Sont à proscrire, le café, le thé, les liqueurs spiritueuses et la bière. L’eau provenant de source très pure, mêlée à part égale d’un vin ni fumeux, ni acide est la boisson idéale dans le cadre de la cure ;
- se coucher de bonne heure et ne pas dépasser huit heures de sommeil ;
- faire de l’exercice ;
- aider la transpiration en frottant très légèrement la peau avec une vergette ou une flanelle ;
- lutter contre l’oisiveté, l’inaction et les séjours prolongés au lit. Éviter les amis suspects et les ouvrages licencieux ;
- associer bain froid et quinquina. Sont recommandées les eaux de Spa, les gommes, la myrrhe, les aromates les plus doux ;
- envelopper les testicules dans une fine flanelle trempée dans un liquide fortifiant en les soutenant par l’usage d’un suspen [...]
