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Troubles du désir hypoactif, réponse sexuelle féminine et "modèle circulaire de Basson". Deuxième partie.

La notion d’hypoactivité du désir à défaut de refléter la réalité de la dynamique du désir, symbolise in fine l'omnipotence d'une conception androcentrée de la sexualité du plaisir où la disponibilité sexuelle tient une place prépondérante.

Par Eric Royer
Troubles du désir hypoactif, réponse sexuelle féminine et "modèle circulaire de Basson". Deuxième partie.

Le modèle de Basson sous le feu des critiques.

Bien qu’adoubé par la communauté des sexologues, le « modèle circulaire de Basson » a soulevé de pertinentes critiques de la part de féministes considérant que le désir des femmes était une fois encore présenté comme passif, réactif, complaisant, situé du côté de l’émotion, de l’amour, de la tendresse, contrairement à celui des hommes, spontané, inné, autonome et indépendant des sentiments. Si la schématisation de Basson a souvent été perçue comme un progrès féministe, rejetant de facto un modèle seulement valide dans le cadre du fonctionnement sexuel masculin, il n’en demeure pas moins qu’il entérine une conception de la sexualité féminine normative et fonctionnelle aux besoins d’autrui.  Confortant en sus l’idée que les femmes, plus souvent que les hommes, s’engagent dans une relation sexuelle sans désir, il renoue avec la démarcation entre la sexualité impulsive, mécanique des hommes et la sexualité psychologique ou relationnelle des femmes. Toutefois Basson a fait remarquer que son modèle avait une réelle dimension thérapeutique, car il permettait de modifier la vision que ses patientes avaient de l’anormalité, de les extraire de la culpabilité de n’éprouver que peu ou pas de désir sexuel spontané et de comprendre « l’importance extrême de l’intimité émotionnelle, étant donné que c’est là leur principal moteur. »

Cependant, en scellant la dichotomie entre un désir masculin univoque et un désir féminin polymorphe, le modèle de Basson laisse entendre que la sexualité masculine serait aussi simple que sa contrepartie féminine serait complexe. Qu’il faille apporter une vision novatrice de la sexualité féminine du plaisir, à même de relater sa réalité, n’est pas critiquable en soi, cependant il conviendrait aujourd’hui de ne plus l’opposer à celle des hommes, car l’une et l’autre présentent des caractères de complexité indéniables. Ces derniers seraient-ils aussi fréquemment sujets à des dysfonctions érectiles psychogènes, des troubles de l’orgasme, si leur sexualité était simpliste et linéaire ? On est en droit d’en douter. De plus si l’orgasme est un invariant de la sexualité masculine et sa survenue communément acceptée comme l’indicateur de la satisfaction sexuelle, nous devons souligner que sa qualité et son intensité ne sont pas identiques à chaque rapport et qu’elles peuvent même être franchement médiocres et décevantes. 

La dérive de la pensée sexologique, les inventions troublantes.

Durant les deux dernières décennies du 20ème siècle, la sexologie d’écosystème qui prônait une approche holistique des dysfonctions sexuelles a subi la concurrence des biologistes de la sexualité et de ses problèmes. Par leurs capacités à proposer des solutions rapides, tel le Viagra pour les dysfonctions érectiles, ils ont imposé une vision thérapeutique basée sur le traitement chimique des dysfonctions sexuelles, condamnant aux oubliettes les thérapies sexologiques classiques. La mise au rancart de la psychanalyse—et donc des éléments psychiques et psychologiques comme vecteurs des problématiques de la sexualité du plaisir, n’est sans doute pas le fruit d’une réflexion foncièrement objective et désintéressée.

L’industrie pharmaceutique, suite au succès de la petite pilule bleue va comprendre qu’un champ d’exploration commerciale s’ouvre à elle et que la biologisation de la sexualité lui offre les clés du traitement des sexualités défaillantes. Dès lors s'opérera une discrète collusion d'intérêts entre les tenants d'une sexologie médicale et l'industrie pharmaceutique qui débouchera sur l'invention d'un concept spécialement fléché sur la gent féminine, "les troubles du désir hypoactif" et la mise sur le marché de la flibansérine, un antidépresseur reconverti, à l'instar du sildénafil, en petite pilule miracle. Le lobbying forcené des industriels pour obtenir l'approbation de la FDA, s'appuyant sur des études scientifiques douteuses et des argumentaires féministes radicaux, sera en tout point révélateur des intérêts financiers en jeu dans le domaine de la santé sexuelle.

Bien que l'on tente de nous en convaincre, les variations du désir féminin ou masculin n'ont rien d'extraordinaires. Ce n'est qu'en relation avec un archétype absurde de la sexualité du plaisir que se détermine la normalité des activités sexuel [...]

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