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Prostitution légalisée en Australie : l'envers du décors

Par Lisa Seltzer
Prostitution légalisée en Australie : l'envers du décors

Prostitution légalisée en Australie : l'envers du décors.

Interview de Simone Watson par Francine Sporenda.


Simone Watson est une survivante de la prostitution et présidente de NORMAC (Nordic Model in Australia Coalition) 

Dans une interview conduite par Francine Sporenda, Simone Watson nous plonge au coeur des bordels australiens et nous dévoile l'envers du décors de la prostitution légalisée où drogue, violences, humiliations et menaces sont le quotidien des femmes prostituées.


S : Vous avez « travaillé » dans des salons de massages légaux et illégaux. Pouvez-vous décrire ces endroits et est-ce qu’il y a des différences entre ces deux types de prostitution pour les femmes prostituées ?

SW : J’ai travaillé dans la prostitution décriminalisée, légale et illégale en Australie. La prostitution était légale dans les bordels mais illégale dans les salons de massage. Donc quand j’ai travaillé dans des salons de massage, c’était techniquement illégal mais c’est là où j’ai eu les clients soi-disant VIP, les politiciens, les athlètes, les hommes d’affaires. Le salon de massage était dans un appartement de luxe au dernier étage dans le centre de Melbourne. Nous avions des caméras de sécurité, nous n’étions pas obligées de défiler en sous-vêtements, on avait des appartements séparés et on nous appelait par interphone quand le ou la proxénète décidait que nous étions ce que voulait un client. Il n’y avait aucune des dégradations habituelles dans ce genre d’endroit, et c’était censé être un environnement protégé.

On m’appelait pour m’occuper du client, et je devais lui faire un massage, on nous disait que c’était comme être infirmière dans un hôpital : comme laver un malade, vous devez toucher leur corps, parfois ils ont une érection, et certaines choses s’ensuivent. C’est comme ça qu’ils présentaient les choses pour les rendre acceptables mais j’ai dû commencer à utiliser des médicaments dès le premier jour pour être capable de faire ça. Le fait que c’était dans un bordel de luxe, que nous n’avions pas à défiler devant les clients en petite tenue et que nous n’étions pas dégradées ne changeait rien. Même dans ces circonstances, pour pouvoir « faire » ces six clients qui étaient des hommes horribles, j’ai eu besoin de prendre des médicaments dès le départ.

À l’autre endroit où j’ai travaillé après celui-ci, tenir un bordel était légal, mais c’était la même chose, sauf qu’on nous faisait parader dans des robes coûteuses devant les clients. Et ça leur était égal qu’on se drogue pour travailler : pourvu que nous n’ayons pas l’air de junkies ravagées, ils s’en fichaient. Nous devions avoir l’air heureux, nous devions sourire mais il n’y avait pas une seule femme dans ce bordel qui ne prenait pas de médicaments pour pouvoir tenir.

S : Les personnes prostituées avec qui j’ai parlé qui travaillaient dans un salon de massage m’ont dit que ces endroits ont tous les aspects sordides et dangereux de la prostitution de rue, plus un : ça maximise le contrôle des proxénètes sur les prostituées. Quelles sont les différentes façons dont les proxénètes surveillent et contrôlent les prostituées, en plus des drogues ?

SW : On vous dit de la fermer. Dans le premier bordel où j’ai exercé, on nous appelait « cervelles de mouton ». On nous disait aussi qu’on serait expulsées du bordel si la police apprenait que nous avions des relations sexuelles avec un client, même si c’était légal. On était perplexes, on n’y comprenait rien : les clients venaient dans ce bordel pour le sexe, il y avait des préservatifs pour le sexe, mais si les proxénètes pensaient que vous révéliez à quiconque que vous aviez des relations sexuelles avec les clients, ils vous tombaient dessus.

Dans mon premier job dans un bordel, j’ai commencé à penser : « je ne peux plus faire ça, je n’en peux plus, je commence à haïr tous les hommes que je rencontre, même en dehors du bordel ». Je voulais partir et je pensais que je pouvais partir, donc je suis partie. Et c’était un bordel légal.

Deux semaines plus tard, je marchais dans la rue d’une autre banlieue loin du bordel, quand deux hommes qui faisaient deux fois ma taille, 1 mètre 95, des colosses, ont traversé la rue en courant vers moi. J’ai pensé qu’ils couraient après quelqu’un d’autre mais ils sont venus jusqu’à moi, m’ont brandi leurs poings sous le nez et m’ont dit : « tu dois retourner travailler », et ils m’ont laissée là. Donc ils m’ont intimidée physiquement pour le compte de ce bordel de luxe fréquenté par des politiciens, où nous étions censées être en sécurité et libres de partir quand nous voulions, mais c’est du pipeau. Ils m’ont dit que je devais retourner travailler, ou ils m’exploseraient.

S : Autant pour la notion que les femmes qui travaillent dans ces bordels sont libres de partir quand elles veulent…

SW : J’ai eu de la chance d’avoir assez d’argent pour pouvoir partir pour une banlieue différente où ils ne pouvaient pas me trouver. C’est ça, la prostitution : en fait, ce n’est pas parce que j’étais si merveilleuse qu’ils me voulaient dans ce travail, parce qu’on est toutes jetables dans la prostitution. C’est parce que les proxénètes sont des psychopathes, et ils n’aiment pas ça quand vous décidez par vous-même. Ce proxénète a pris la peine d’embaucher ces deux colosses, de me pister dans une ville immense, de me retrouver et de me menacer. Même si tous les jours, il y a une nouvelle fille qui entre au bordel à cause de la pauvreté, ce que cette femme mac n’a pas aimé, c’est que j’ai pris la décision de partir. C’était vraiment effrayant. On était traitées comme des moutons, comme des kleenex, et on nous disait qu’on pouvait partir et qu’on serait ok, mais quand je suis partie, ils m’ont pourchassée et ont essayé de me faire du mal.

S : Donc la principale façon de contrôler les prostituées dans ces endroits, c’est par les menaces et la violence ?

SW : Oui, absolument. Ca, et ils jouent constamment sur nos insécurités.

S : Est-ce qu’il y avait des « panic buttons » où vous avez « travaillé ? Dans certains bordels, il y a des « panic buttons », afin que la femme prostituée puisse alerter si le client devient violent.

SW : Nous n’avions pas de « panic button », on pouvait juste ouvrir la porte et sortir.

S : Est-ce qu’ils vous ont dit ce que vous deviez faire si un client devenait violent ? Est-ce qu’il y avait des procédures à suivre, des recommandations, si une telle s [...]

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